Dans un restaurant du 18e arrondissement à Paris, je suis à peine installé depuis une bonne dizaine de minutes que mon téléphone sonne.
C’est Pascal Lokua Kanza que j’attends. Cet artiste musicien, originaire de la République démocratique du Congo, parfois méconnu du grand public. N’empêche, il est une référence dans la musique congolaise moderne. Auteur compositeur des titres à succès, tel Mutoto, Shadow dance, Bonheur, Plus vivant, et a collaboré avec une panoplie de musiciens congolais et étrangers.
Dans la rue, il circule comme n’importe quel passant. Attablé, il demande une bouteille d’eau plate comme boisson. Son apparence contraste avec l’image ostentatoire et des vêtements voyants d’autres stars de la musique congolaise. Simplement habillé, jean et polo manche longue, sans parures et ses dread locks sur la tête, Lokua Kanza garde les pieds sur terre et reste attaché aux réalités simples de la vie malgré sa stature internationale.
Après les civilités, sans langue de bois, avec beaucoup de sagesse, il se lance et répond à nos questions. Nous vous proposons la première partie de l’entretien.
Pascal Lokua Kanza, depuis mars de n’année dernière vous avez sorti l’album Nkolo, pourquoi un tel titre ?
Quand je regarde ma vie, de l’endroit d’où je viens, comment j’ai eu à galérer, je trouve que Dieu m’a donné la chance d’être là où je suis aujourd’hui. C’est une bénédiction. Voilà pourquoi j’ai fait cet album Nkolo. Je tenais à dire merci à Dieu pour tout ce qu’il m’a donné.
Ce n’est pas la première fois que vous faites évocation à Dieu dans vos chansons, c’est le cas de Nkolo Akosunga et bien d’autres. Pourquoi ?
Je fais souvent référence à Dieu parce que je suis croyant. J’ai commencé avec la musique dans la chorale de l’Eglise à l’âge de 8 ans. Même si je ne l’ai jamais rencontré (Dieu), je crois qu’il y a une force quelque part qui nous pousse vers le chemin de la lumière. C’est super important de toujours reconnaître cette force.
Dans la vie, il y a des choix à faire entre la lumière et les ténèbres. Moi j’ai choisi de la lumière là où il y a Dieu. Et pour moi, Dieu c’est d’abord l’amour. Ensuite on mettra d’autres noms, comme Dieu, Boudha, Allah, ou je ne sais quoi.
Dans la chanson Nakozonga, qu’avez-vous voulu exprimer ?
Je parle du blues de l’immigré qui atteint toute personne qui bouge de son point vital, de l’endroit où il est né et a grandi. Cette personne va à l’étranger à la recherche d’un eldorado, dans l’espoir de trouver une vie meilleure. Malheureusement, il se trouve que cet eldorado devient un enfer. Et on a peur de rentre, on a honte parce qu’on n’a pas d’argent, on a rien. Dans Nakozonga, je dis à ces personnes là qu’il faut qu’on rentre chez nous un jour. Même si tu n’as pas d’argent, même si tu as des problèmes, il y a des gens qui t’aiment au pays que tu as quitté. Tu es leur richesse. Ils n’ont pas besoin que leur ramènes des limousines ou des diamants. Ils ont plutôt de l’amour à te donner.
Et vous le dites avec autant de mélancolie comme dans beaucoup de vos chansons, il y a toujours cette mélancolie. Auriez-vous aussi le mal du pays ?
Ah oui ! J’ai passé tout de même 25 ans dans mon pays natal. On peut bien aller à l’étranger, mais, il y a un blues de chez soi. Quand je rentre à Kinshasa, j’ai une sorte d’adrénaline, de bonheur, de tendresse qui m’envahit et que je ne trouve pas souvent ailleurs. Cela ne veut pas dire qu’ailleurs ce n’est pas bien. Chez moi, j’ai mes repères qui me manquent ailleurs.
Dans Kuetu Mbali par exemple, une chanson d’un autre album, j’essaie de retracer dans ma tête les routes un peu étranges entre les communes de Lemba et Ngaba (deux communes de la ville de Kinshasa), sous les eaux de pluies, etc. Ce sont mes repères. Et comme je ne sais pas les dessiner par la peinture, j’exprime mes sentiments en ma façon par la chanson.
Vous parler aussi de l’amour dans vos chansons. Quelle est sa place dans la société ?
Je suis persuadé à 200% que les problèmes que nous avons dans le monde sont dus au manque d’amour. Si on regarde en profondeur dans le cœur du meurtrier le plus dure (hard dans l’interview), je pense qu’on va découvrir qu’il est devenu ce qu’il est faute d’amour. Même les guerres auxquelles on assiste dans le monde par exemple, on peut dire que c’est souvent à cause de l’argent qu’on fait la guerre ou le pouvoir. Au fond, c’est quoi le pouvoir ?
Souvent les personnes qui le font, ont besoin de paraître comme des gens puissants aux yeux de leurs femmes et des autres. En réalité, ils ont besoin d’amour. Ils veulent se montrer aux autres.
Ils se disent : Regardez-moi, je suis magnifique. En vrai, c’est de l’amour qu’ils cherchent. Donc, quand on aime quelqu’un, qu’on l’affectionne, on ne lui fait pas de mal et on n’a pas besoin de faire du mal à l’autre. Et comme il a de l’amour, il reste serein, o a confiance en l’autre. Et quand on manque de confiance en soi, cela génère des choses négatives. C’est pourquoi je pense qu’avant de faire des grands discours, il faut d’abord voir le fondement même de l’être humain qui est l’Amour. Un Homme qui a l’amour n’a pas le même raisonnement que celui qui a subi des mauvais traitements quand il était môme.
Est-ce donc un appel à l’amour que vous lancez dans le titre Famille, de Nkolo ?
Effectivement. Au fait, en dehors de des violences et traumatismes qu’on peut avoir, on a aussi une sorte de fierté mal placée quand on est humain. Je ne me soustraits pas du lot. De fois, des mots simples, de tous les jours, dire à son jeune frère, je t’aime, dire à son oncle, à sa mère, son père, sa sœur, je t’aime. Peut changer beaucoup de chose. Curieusement, on le pense profondément, il est au bout de la langue, mais on ne le sort pas pour des raisons X, Y.
Je supplie, je pousse l’humain à le dire. Parce qu’il ne faut pas attendre que l’autre meure pour le lui dire. Il ne faut pas attendre que je sois dans la tombe pour venir déposer tous les diamants et dire que je t’aimais. Non. Je crois que, c’est quand la personne est encore en vie, avec un regard simplement, un sourire, un mot qu’on peut lui témoigner de l’amour. C’est des choses comme ça que j’ai envie de partager et faire partager.
C’est aussi ce que vous dites dans le Bonheur, une de vos chansons d’un autre album.
Tout à fait. Mais, ce que je chante dans le Bonheur est une histoire vraie. Celle d’un ami qui est mort défenestré. En se jetant par la fenêtre, ce mec, je pense qu’il a manqué de l’amour, il a manqué la présence de quelqu’un qui pouvait lui parler, le secourir. Pas forcément avec de l’argent. Juste avec son écoute par exemple, un sourire, un regard. Il s’est retrouvé seul et s’est donné la mort. Voilà pourquoi je dis que le Bonheur, il suffit d’une phrase, d’un mot.
A vous entendre parler, on a l’impression que avez une profondeur dans votre regard de la société.
Je n’en sais rien. Mais, je pense que je suis juste comme un petit oiseau qui regarde la terre, pleure et chante. Je fais une sorte de tableau. J’essaie d’écrire ce que je vois et de donner un point de vue simple. J’essaie d’apporter ma une petite goutte à l’élévation, à la façon de concevoir et de voir la vie. Si vraiment j’y arrive, je partirai de cette terre en étant heureux.
Et pourquoi vous êtes aussi mélancolique dans vos chansons ? Dans l’une de vos chansons, vous pleurez carrément sur votre sort, Na mileli.
En fait, je ne pleure pas sur mon sort. Dans cette chanson Na Mileli, c’est l’histoire qu’une maman m’a raconté dans une veillée mortuaire. Elle m’a dit, laisse-moi pleurer sur mon sort avant ma mort,
parce que je ne sais pas où elle mourra, encore moins, qui viendrait pleurer le jour de sa mort. Voilà pourquoi, elle pleurait d’abord pour elle. Autant que je pleure sur mon sort avant que je ne meurs. Et j’ai trouvé ça très, très, profond. (Eclat de rire). Ce sont des choses comme ça qui me parlent.
Donc vous n’êtes pas mélancolique ?
Si je le suis et je l’admets. Mais, il y a une raison. Je ne peux pas vivre sur cette planète et voir des gens qui meurent de faim, alors qu’il y a d’autres personnes qui jettent de la nourriture dans les poubelles. On ne peut pas être heureux quand on voit des gens qui décident d’aller bombarder des pays entiers pour des raisons qu’eux seuls connaissent. Je ne peux pas être heureux avec ça. Je suis humain, j’aime bien cette planète. Mais, je peux dire autant que je déteste ce qui s’y passe. Voilà d’où vient ma mélancolie.
D’un air grave, Lokua Kanza fini sa bouteille d’eau et va attendre un taxi. La voiture arrive. Il monte, prend la route et s’éloigne. Prochainement, nous reviendrons sur ses collaborations avec d’autres musiciens.
Jacques Matand’

Lokua Kanza raconte
L'album "NKOLO"
« Le petit oiseau qui regarde la terre, pleure et chante »
A coeur ouvert qu'il s'est confié à notre rédaction
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